L'Observatoire des inégalités: Egalité des chances ou égalité tout cour?

Publié le par Marie-Christine Vergiat

L'Observatoire des inegalités est souvent une mine d'informations. Vous pouvez y trouver plusieurs articles sur les inegalités en Europe et dans le monde. L'article cité ci-après amène a réflechir sur ce que recouvre ce concept dans le jargon du "politically correct". Un moyen de detourner l'attention sur l'aggravation des inegalités réelles et de renvoyer au fameux mérite.

 


 

Egalité des chances ou égalité tout court? 

 

 

L’utilisation du concept d’"égalité des chances" est destiné à éviter de mener une réflexion plus globale sur les inégalités dans le fonctionnement de notre société. L’analyse de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités (extrait d’Alternatives Economiques).

L’égalité des chances a depuis longtemps le vent en poupe. « L’égalitarisme à tout prix (...) n’a désormais plus d’avenir devant lui. », « La gauche moderne doit développer une approche dynamique de l’égalité fondée sur l’égalité des chances. » Ecrivaient déjà en 2002 l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair et le sociologue alors très à la mode Anthony Giddens [1]. L’égalité est morte, vive l’équité ou l’égalité des chances ! Une analyse largement partagée : « Il est injuste de vouloir donner la même chose à chacun alors que précisément la République doit conduire à reconnaître les mérites et les handicaps de chaque personne. A l’égalité formelle, je préférerai toujours l’équité. Celui qui travaille plus doit gagner davantage. Celui qui cumule le plus de handicaps doit être davantage aidé », indiquait Nicolas Sarkozy [2] . Il faut accepter les inégalités, pourvu qu’elles soient « justes ». Dans la mesure où elles résultent d’un vrai effort personnel, d’un mérite.

 

Définir les inégalités justes

 

L’idée qu’il existe des écarts légitimes de niveau de salaire est largement partagée dans les sociétés occidentales. Tant qu’il ne suffira pas de se baisser pour cueillir la richesse, il faudra bien la distribuer avec des critères en partie fondés sur le travail ou le mérite. « l’égalité arithmétique va à l’encontre de l’idée même de justice, dès lors que la diversité humaine est prise en compte : non pas seulement en termes d’effort, mais également de besoins, de désirs ou de handicaps », rappelle l’économiste Arnaud Lechevalier [3]

Mais, dans la pratique, définir les inégalités « justes » ou l’équité est une gageure. Pour que l’on puisse parler de mérite individuel, il faudrait que l’effet du contexte social puisse être aboli. Ce n’est pas du tout le cas : dès les petites classes de maternelle, on constate des écarts de niveaux selon le milieu social des enfants. « Les premières “traces” des inégalités sociales sont observées au niveau de la moyenne section de maternelle, quand les enfants ont 4 ou 5 ans », analyse Marie Duru-Bellat, sociologue de l’éducation [4]. A l’évaluation nationale réalisée en CE2, déjà 15 points sur 100 séparent en moyenne les enfants d’ouvriers (60,6 points) et ceux de cadres (75,2). Il faut ensuite que tout le monde ait les mêmes atouts : que dire de la valeur des devoirs de Thomas rédigés avec sa mère professeur et ceux de Kamel dont les parents ne parlent pas le français... ? Quel rôle jouent ces enseignants qui demandent de préparer des exposés sur Internet à des enfants de primaire qui n’y ont pas accès ?

Plus généralement, l’équité suppose qu’on puisse mesurer des résultats individuels. Dans un monde où l’on travaille de plus en plus en équipe et où le travail de chacun repose sur un ensemble de techniques, de savoir-faire et d’équipements accumulés au fil du temps, qui peut dire quel bénéfice doit revenir à chacun ?

Pourtant, dans une société démocratique où l’accès à la richesse est censé ne pas découler d’un statut hérité, comme c’était le cas sous l’Ancien Régime, l’équité demeure une « fiction nécessaire » pour légitimer la distribution des revenus, pour reprendre l’expression du sociologue François Dubet. Une partie de l’objectif des politiques publiques en matière d’éducation, de santé et d’infrastructures est de s’en rapprocher. C’est dans ce sens qu’un certain nombre d’experts revendiquent, à l’instar d’Eric Maurin, chercheur au CNRS, d’aller plus loin et d’établir une véritable « égalité des possibles », afin de « donner les moyens aux enfants et aux individus de se construire ». « C’est vrai qu’avec l’égalité des possibles, on aura toujours des pauvres. Le champ des possibles lui-même, il faut en débattre, mais pas en prendre prétexte pour ne rien faire en attendant une réforme d’ensemble de la société », explique Eric Maurin [5].

Reste qu’en pratique, une plus grande égalité des chances ne peut se concrétiser que dans une société où les hiérarchies sont moins fortes. Une société très fluide et très inégalitaire a peu de chance d’exister. La société américaine, qui est parfois présentée de la sorte, est loin de cet idéal, notamment du fait du pouvoir de l’argent et de la forte inégalité dans l’accès à l’éducation et à la santé. Rien de tel pour favoriser l’égalité des chances que de réduire le nombre d’échelons dans la société. Selon une étude sur la mobilité sociale en Europe, elle est ainsi bien plus élevée en Suède et en Norvège [6].

 

Les quatre modèles

Si l’on combine la situation de la mobilité sociale et celle de la hiérarchie sociale, on obtient quatre modes de fonctionnement type. Le modèle nordique combine une forte mobilité individuelle et des hiérarchies faiblement marquées. La société américaine se veut plus fluide, mais, dans la pratique, les inégalités très accentuées constituent un puissant frein à la mobilité sociale. Elle tend donc à être doublement inégalitaire. La France a, quant à elle, la réputation d’être une société moins inégale mais figée, pour cause d’ascenseur social en panne. Le pays est moins immobile et nettement plus inégalitaire qu’on le dit.

 

Malheur aux perdants

 

Tout le monde n’a d’ailleurs pas envie de se battre. Une société d’égalité des chances peut être invivable si elle ne repose que sur une compétition pure et parfaite pour des postes définis de façon ultra-hiérarchique [7]. Nombreux sont ceux pour qui la solidarité, l’esprit d’équipe ou le lien social comptent autant que la réussite individuelle, et qui préfèrent ne pas entrer dans le jeu des uns contre les autres. Aujourd’hui en France, les femmes sont discriminées, dès la petite enfance. Mais certaines refusent le fonctionnement concurrentiel et hiérarchique du monde du travail actuel. Au-delà, une part non négligeable des adultes décrochent du monde du travail. De même, des enfants, toutes catégories sociales confondues, n’arrivent pas à satisfaire aux exigences de l’école à la française.

Dans la société du « que le meilleur gagne », malheur aux perdants qui sont les seuls responsables de leur sort : ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. C’est une profonde hypocrisie sociale : les mêmes élites qui tiennent le discours sur la « nécessaire concurrence » et « l’égalité des chances » font tout en pratique pour maintenir leurs positions. « La référence au marché, à la concurrence, à la compétition apparaît comme dominante dans les discours des dominants, alors même que leurs pratiques sont bien loin de cet individualisme théorique », notent les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot [8]. La haute bourgeoisie n’est pas seule en cause : l’élite diplômée du pays utilise aussi tous les moyens - des passe-droits aux cours privés - pour fausser les conditions de la concurrence scolaire.

 

Les inégalités dans les têtes
Rien de tel pour un système inégalitaire que de compter sur l’aide implicite… des plus défavorisés. A l’école, une partie de la population, notamment les filles et les enfants des catégories populaires, n’osent pas postuler dans certaines filières alors qu’ils ou elles en auraient le niveau. Si 40% des garçons ont une forte estime d’eux-mêmes, c’est le cas seulement de 24% des filles [9] : "Le degré de confiance en soi marque significativement de son empreinte les projets d’études supérieures du jeune", indique le ministère de l’Education.
Ce processus joue notamment au moment de l’orientation : avec une moyenne comprise entre 10 et 12 au brevet, 83,4% des parents cadres souhaitent que leur enfant se dirige vers une seconde générale ou technologique, contre 30,6% les parents ouvriers ou employés. Et les conseils de classe ont plutôt tendance à enfoncer le clou, comme l’a montré un rapport du Haut conseil à l’évaluation de l’école. [10]

 

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Cet article est paru dans Alternatives Economiques n°244 - février 2006. Il a été actualisé.

Source photo : Cyril Plapied


 

[1] La troisième voix, coll. La couleur des idées, éd. du Seuil, 2002.

[2] Le 19 septembre 2005 à Evian aux journées de l’UMP.

[3] « Les enjeux d’une société juste », dans « La société française », Alternatives Economiques hors-série n° 49, 3e trimestre 2001.

[4] Dans Les inégalités sociales à l’école, éd. PUF, 2002

[5] Alternatives Economiques n° 218, octobre 2003

[6] Voir Social Mobility in Europe, par Richard Breen (dir.), Oxford University Press, décembre 2004

[7] La critique de l’égalité des chances est ancienne : voir par exemple Pierre Bourdieu, "Questions de sociologie", paru aux éditions de minuit en 1984. Pour des éléments plus récents lire "Repenser l’égalité des chances", Patrick Savidan, Grasset, 2007 ou "Egalité des places, égalité des chances", François Dubet, le Seuil 2010

[8] Dans Sociologie de la bourgeoisie, coll. Repères, éd. La Découverte, 2003

[9] Voir "Estime de soi et réussite scolaire sept ans après l’entrée en sixième", Education et formations n° 72, septembre 2005.

[10] Voir "L’évaluation de l’orientation à la fin du collège et au lycée", Avis, mars 2004.

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