"La malédiction des femmes de Guinée, par Ibrahima Baldé et Nathalie Zajde"

Publié le par Marie-Christine Vergiat

Des nouvelles de Guinée : je souhaite vous faire partager ce document publié sur LeMonde.fr qui est de mon point de vue un hymne au courage des femmes de Guinée qui ont été les principales victimes des violences de l'armée guinéenne perpétrées le 28 septembre dernier.
 
Le mieux que l'on puisse faire pour elles c'est d'en parler et de saluer leur courage pour qu'elles soient de plus en plus nombreuses à oser parler de ce qu'elles ont vécu. Un espoir se lève de nouveau en Guinée grâce à la force de la société civile et aux réactions de la communauté internationale qui ont été pour une fois unanimes. Souhaitons que le processus se poursuive sans entrave et que la Guinée puisse enfin accèder à la démocratie.
Je vous donnerai prochainement d'autres nouvelles sur ce qui se passe là bas.


La malédiction des femmes de Guinée, par Ibrahima Baldé et Nathalie Zajde

Les femmes ont commencé à sortir de leur cache pour se faire soigner à partir du moment où la Commission d'enquête internationale a été décidée par les Nations unies. Elle sont venues au Centre Mère et Enfants, quand bien même les autorités guinéennes niaient toute agression et tout viol, quand bien même ce déni répété chaque soir à la télé et à la radio nationales réactivaient le traumatisme psychique - le négationnisme est toujours une réédition du traumatisme. Elles sont sorties pour se faire prendre en charge, quand bien même des voix officielles proclamaient qu'elles étaient des dépravées qui ne faisaient que mentir. Elles ont repris confiance parce qu'elles se savaient soutenues par la parole internationale.

Il semble que jamais dans la terrible histoire des meurtres de masse les Nations unies n'aient réagi aussi vite et aussi efficacement. De même pour la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), le Groupe international de Contact sur la Guinée (GIC-G) et l'Union africaine. La prise en charge médico-psychologique des victimes dans un environnement hostile, menaçant et enclavé ne sert le plus souvent à rien. L'indifférence de l'humanité renforce les effets destructeurs des crimes. La reconnaissance officielle par les Nations unies des faits terrifiants, l'accusation nominative, l'intention de faire comparaître les accusés, au contraire, participent du processus thérapeutique des victimes.

Quand le reste du monde reconnaît la réalité des drames auxquels elles ont survécu et qu'il s'engage à punir les responsables, les victimes ont une chance de se libérer des frayeurs persistantes et de retrouver leurs capacités.

Il y a quelques jours, au Centre Mère et Enfants, lors de la visite matinale aux malades, nous avons salué Binta. Elle était assise sur une chaise, devant sa chambre, l'air épanouie, reposée. Elle avait de toute évidence recouvré le sommeil. Elle était belle, habillée d'un pagne en tissu bazin, les tresses impeccablement "tirées". Elle était plongée dans la lecture d'un texte photocopié. "- Comment allez-vous aujourd'hui ? - Ça va très bien ; je voudrais rentrer chez moi. J'aimerais que vous me signiez mon autorisation de sortie aujourd'hui. - Bon, on va voir ça. Faut qu'on discute, d'abord. Qu'est-ce que vous lisez ? Ça a l'air intéressant ! - Oui, c'est très intéressant ! Et ravie, elle nous annonce : c'est le rapport des Nations unies !"

L'ère des juntes et des dictateurs est révolue. La Guinée est une nation parmi les nations. Nous conjurons les instances internationales de ne pas relâcher leur pression tant que la Guinée ne sera pas devenue un Etat de droit, tant que le Château d'eau de l'Afrique de l'Ouest ne sera pas redevenu la Perle de l'Afrique, l'Etat pilote qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être depuis le glorieux vote du 28 septembre 1958, marquant l'indépendance de la patrie.
À l'aube du XXIe siècle, la justice internationale s'édifie lentement sous nos yeux, l'avenir de la communauté internationale est désormais étroitement lié à celui de la Guinée, et nous n'avons pas le droit d'échouer en laissant les victimes seules face à leurs bourreaux ! La malédiction des femmes de Guinée est aussi une prière pour son réveil.


Le professeur Ibrahima Baldé est chirurgien pédiatre, président du conseil national de l'Ordre des médecins de Guinée, fondateur du Centre Mère et Enfants de Conakry

Nathalie Zajde est maître de conférences à l'université de Paris-VIII - Centre Georges-Devereux

Commenter cet article