Mon discours au séminaire de l'association CIDEM "20 ans après!" sur la chute du mur de Berlin

Publié le par Marie-Christine Vergiat

Du 19 au 20 décembre 2009, l'association "Civisme et démocratie - CIDEM" avait organisé un séminaire sur la chute du mur de Berlin, le totalitarisme et les valeurs démocratiques européennes, un projet financé par la Commission européenne.

J'ai participé avec un grand plaisir à ce séminaire et je vous présente mon discours.

CIDEM

20 ans après

 

19 décembre 2009

 

Merci tout d'abord de l'honneur que vous me faites de me permettre d'intervenir aujourd'hui devant vous.

Je voudrais dans un premier temps vous dire à ma façon un certain nombre de choses sur l'évolution politique en France aujourd'hui en vous expliquant tout d'abord en quelques mots mon parcours avant de vous parler surtout des enjeux de la démocratie et plus largement des droits de l'Homme au sein de la construction européenne en y ajoutant une note critique sur ce que je considère comme des insuffisances après 6 mois de mandat de députée européenne.

 

Tout d'abord donc quelques mots pour présenter mon parcours : les questions de la démocratie et de la citoyenneté font partie de mes combats depuis plus de 25 ans que je suis engagée dans la vie militante.

 

J'ai longtemps milité au parti socialiste, le PSD français que j'ai quitté il y a quelques années pour me recentrer sur la vie associative au sein notamment de la Ligue des droits de l'Homme dont je suis membre depuis 1983, et plus récemment de la Ligue de l'enseignement, les deux associations fondatrices du CIDEM qui a construit cette manifestation. Ces deux associations ont donc pour points commun de travailler sur les questions de citoyenneté et de démocratie même si elles le font de façon différente, l'une étant d'abord une association de défense des droits de l'Homme et l'autre un mouvement d'éducation populaire.

 

C'est à ce titre, celui de femme engagée dans la société civile que l'on est venu me chercher pour conduire une liste aux élections européennes et que je suis devenue députée européenne en juin dernier. J'ai été élue dans le cadre d'une liste du Front de gauche qui rassemble des hommes et des femmes engagés dans différents partis politiques. Le front de gauche ressemble, toute proportion gardée, à l'expérience de Die Linke en Allemagne (nous siégeons d'ailleurs dans le même groupe au sein du Parlement européen) ; c'est à dire qu'il rassemble notamment des socialistes et des communistes, peut être devrais je dire des postcommunistes au sens où on l'entend aujourd'hui dans certains pays de l'Est mais vous savez sans doute qu'en France nous avons toujours un parti communiste.

 

Cela me paraît important de préciser cela dans un débat centré sur la commémoration de la chute du mur de Berlin qui symbolise l'effondrement du « modèle » soviétique.

Dois-je vous préciser aussi que je n'ai jamais soutenu le régime soviétique ? Sans doute sinon vous risqueriez de mal interpréter mes propos et surtout de vous demander pourquoi le CIDEM m'a demandé d'intervenir devant vous aujourd'hui.

Je vous dirai aussi que les partis qui s'appellent toujours partis communistes dans ce que l'on a longtemps appelé l'Europe de l'ouest ont commencé leur évolution à la fin des années 70 et aux débuts des années 80 dans le sillage du parti communiste italien.  Même s'ils ont mis longtemps, trop longtemps sans doute, à condamner le régime soviétique, je crois qu'il est important de dire aujourd'hui devant vous que cette question ne fait pas l'ombre d'un débat aujourd'hui à l'intérieur de ces partis.

 

Et je voudrais même vous citer les propos de Marie-George Buffet, l'actuel responsable du parti communiste français répondant à une question le 9 novembre dernier sur ces sujets. Je la cite « L'effondrement des régimes dits du socialisme réel est le résultat de l'incapacité de ceux-ci à apporter des réponses aux grands défis du XXème siècle mais surtout ces régimes ont été incapables de répondre au grand défi démocratique et à l'aspiration des hommes et des femmes d'aujourd'hui à maitriser leurs destinées, à être libres et égaux » Et elle ajoutait : "Le grand enseignement est qu'aucun changement réel durable ne peut se construire, qu'aucune avancée de civilisation ne peut se produire si les citoyens et les citoyennes n'en sont pas partie prenante. On ne peut répondre aux besoins humains dans l'enfermement. ". On ne fait pas le bonheur des peuples malgré eux.

Je crois que nous sommes là au cœur des enjeux de cette journée.

 

Mais, ce dont je veux vous parler aujourd'hui, c'est des enjeux démocratiques en Europe y compris de la façon dont l'Union européenne essaye d'y apporter sa pierre.

L'effondrement du mur de Berlin a cassé la logique du bloc contre bloc et elle a ouvert de formidables espaces de liberté. La liberté est devenu le mot d'ordre dans tous les domaines y compris dans le champ économique et ce, sans aucun contre poids, puisque tout le monde semble s'être alors converti à la loi du marché dans ses bons comme dans ses mauvais côtés.

C'est le fameux TINA de Margaret Tatcher «  There is no alternative » car le mur,  le danger du modèle soviétique, la crainte de voir l'arrivée des « rouges » au pouvoir comme on l'entendait dire alors et notamment en France, en 1981, au moment de la victoire de François Mitterrand, avait obligé auparavant nombre de gouvernements quelque soit leur couleur politique à faire des concessions au mouvement ouvrier. Certes, ce n'est pas la seule raison qui a poussé à la mise en place de l'Etat providence, des systèmes de protection sociale et des services publics car nous avons connu après guerre une formidable période de croissance mais je suis  quand même  vraiment persuadée que cela a eu un vrai poids.

 

A preuve, à défaut de réel contrepoids politique, le modèle social européen a vécu un très net recul au cours des 20 dernières années et les pays de l'Est même s'ils ont été largement accompagnés n'ont pas eu quand ils sont entrés au sein de l'Union européenne le même soutien que celui dont avaient bénéficié l'Espagne, la Grèce et le Portugal, trois pays qui avaient connu eux aussi de longues périodes de dictature. Et celles-là n'étaient pas liées au régime soviétique...Cela explique en grande partie le malaise social constaté dans ces pays.

 

Aujourd'hui, c'est justement cette absence d'alternative, absence de réelle alternative au modèle libéral, qui pose problème.

 

J'ai été frappée par ce que me disaient mes compatriotes au cours de la campagne de ce point de vue. Outre qu'ils s'interrogeaient sur ce à quoi sert l'Europe et notamment le Parlement européen [qui est soit dit en passant l'institution européenne la moins connue des Européens et celle qui est la moins suivie par les médias, ils disaient très souvent : « nous, on n'ira pas voter car cela ne sert à rien, car quel que soit le bulletin que l'on met dans l'urne, ils font tous la même politique ». Ce type de réflexions illustre de mon point de vue le formidable déficit démocratique dont souffre la construction européenne car la démocratie, c'est d'abord et avant tout le débat d'idées, le débat contradictoire.

 

Un des facteurs qui ont renforcé cette absence d'alternative est sans doute, le résultat de l'après 11 septembre aux Etats-Unis car tout a fonctionné comme si les Occidentaux et notamment les Etats-Unis s'étaient trouvé un nouveau diable : « le terrorisme ». Et l'on peut considérer, me semble-t-il, que Georges Bush a beaucoup joué sur cela notamment pour entrainer les pays de l'OTAN tant dans la guerre en Irak que dans celle d'Afghanistan.

J'ajouterai que c'est ce type de construction intellectuelle qui conduit également a sans cesse renforcer les politiques sécuritaires au mépris des droits fondamentaux et notamment des libertés individuelles. C'est ce qui sous tend la mise en place d'un nombre  sans cesse croissant de fichiers policiers dont on se demande même, de temps à autre,  à quoi ils servent. C'est aussi ce qui renforce les tensions racistes car on fait des amalgames entre terrorisme et Islam. Monde musulman, nouveau diable, celui qui a remplacé le bloc soviétique.

 

Avec la crise économique et financière la méfiance de nos concitoyens à l'égard de l'Europe s'est renforcée. En effet, beaucoup considèrent aujourd'hui que les dirigeants européens ont été plus prompts à venir au secours des grandes banques et de l'industrie automobile qu'à se mobiliser pour empêcher les licenciements et la montée des inégalités. Je vous dis cela parce que j'ai notamment été frappée en regardant un certain nombre de reportages sur l'Europe de l'Est par le malaise que semblent vivre aujourd'hui notamment un certain nombre d'Allemands de l'Est un peu comme s'ils avaient un espoir déçu.

J'ai été d'autant plus frappée par cela que ces témoignages venaient après d'autres reportages montrant la joie qui avaient saisi les Allemands de l'Est en voyant le mur s'effondrer. Je précise que ces reportages ont été diffusés sur les chaines publiques de la Télévision française et non sur des chaînes plus ou moins contestataires.

 

Je ne suis pas pour autant pessimiste. Il faudra du temps. Ces évènements sont venus à un mauvais moment sur le plan économique et les efforts de reconstruction seront longs avant de rattraper les retards accumulés.

 

Vous devez penser que j'ai un regard bien noir sur ce bilan  et que  tout cela n'est guère constructif et peu porteur d'engagements. Je pense le contraire et je vais essayer de vous expliquer pourquoi.

 

Tout d'abord, je pense que l'on ne peut pas se construire (se reconstruire) sans regarder le passé en face, en faire l'analyse et voir comment on peut construire  en semble un autre avenir. De ce point de vue, j'avoue avoir assez mal supporté l'anti-communiste primaire qui a prévalu au sein du Parlement européen à l'occasion de ces différentes commémorations de la chute du mur. Comme si on essayait de ressusciter un diable alors que celui-ci était définitivement mort depuis 20 ans. J'ai eu aussi l'impression que les camarades de mon groupe (la gauche unitaire européenne/ gauche verte nordique) et notamment ceux de l'ex Allemagne de l'Est rentraient les épaules et n'osaient plus prendre la parole dès que monsieur Buzek, le Président du Parlement européen ou d'autres, évoquaient la chute du mur et faisait l'éloge de la liberté. Mon parcours explique sans doute que j'ai plus de recul pour analyser tout cela.

 

Ensuite je pense qu'il y a un devoir d'exemplarité et que ceci vaut au plan collectif comme au plan individuel. Je suis de ce point de vue assez choquée en tant que militante des droits de l'Homme sur la façon dont les droits de l'Homme sont traités au plan européen. Au sein des institutions européennes, on ne cesse de parler des droits de l'Homme notamment quand il s'agit de construire des partenariats tant avec les pays d'Afrique qu'avec les anciens pays de l'Est justement. Mais les deux parties de ces partenariats, un volet économique mais aussi désormais "un volet démocratie et droits de l'Homme" sont traitées bien différemment. Ainsi on impose de nombreux critères notamment ceux du FMI en matière économique, on veille à leur respect et on en tire le bilan tant pour l'économie européenne que pour l'économie des pays concernés mais on est beaucoup moins regardant pour le volet droits de l'Homme. Et, là encore, je voudrais illustrer mon propos. Cette semaine, le Parlement européen a remis le prix Sakharov à l'association « Mémorial » qui lutte pour les droits de l'Homme en Russie et je m'en félicite. Mais j'ai été frappée par ce que nous ont dit ses représentants lorsque nous les avons auditionnés. Ils ont voulu attirer notre attention sur la façon dont l'Union européenne considérait la question des droits de l'Homme dans le cadre de ses partenariats avec la Russie. Ils nous ont dit notamment que l'UE avait mis en place des sortes de conférences régulières avec des acteurs de la société civile et le gouvernement russe pour voir comment les choses avançaient en Russie mais ils n'ont jamais pu obtenir d'entretiens sans la présence des autorités russes et ils estiment que les représentant de l'UE prennent systématiquement pour argent comptant les justifications qui leur sont données par les autorités russes sans les confrontées au point de vue des acteurs de la société civile. Je trouve cela assez scandaleux.

 

Enfin, comme je vous l'ai déjà dit, il est nécessaire de construire une alternative et toutes les récentes élections qu'elles soient locales, nationales ou européennes montrent l'échec de la social-démocratie européenne pour construire ce projet comme si celle-ci n'était plus poreuse d'espoir. Je le regrette infiniment.

L'Europe est pourtant une construction extraordinaire. Si elle était plus unie, elle devrait s'imposer comme la 1ère puissance économique mondiale et mieux faire valoir ses valeurs culturelles à travers le monde. Elle pourrait avoir un rôle construction dans la gouvernance mondiale qui a tant de mal à se mettre en place et je crains de ce point de vue que les résultats du Sommet de Copenhague n'en soient la profonde illustration. L'Europe a la force, les moyens de porter un modèle de paix et de coopération, de solidarité et de liberté. Encore faut-il en avoir vraiment la volonté, la volonté politique.

 

Cher(e)s concitoyen(ne)s d'Europe, Mesdames et messieurs, je ne sais si cette intervention sera utile à votre réflexion. J'ai voulu vous faire part de mon analyse à partir de ma double expérience : celle de militante et celle de nouvelle députée européenne et mettre en avant un certain nombre de contradictions et pour vous dire en conclusion qu'il y a un formidable espace de citoyenneté et démocratie à saisir. Il est temps de cesser d'opposer les uns aux autres, d'opposer les droits collectifs aux droits individuels, d'opposer l'individu à la société; il est temps de construire ensemble, de tricoter ensemble liberté et égalité pour avoir plus de solidarité. C'est ce message d'espoir que je veux vous apporter. L'avenir est entre vos mains et notamment entre les mains de ceux et de celles qui auront envie de s'engager pour faire bouger cette société civile européenne. J'espère que cette journée vous aidera à relever ce très beau défi.



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