"Marie Ndiaye, Eric Raoult et l’identité nationale" par Jean-Pierre Dubois, président de la LDH

Publié le par Marie-Christine Vergiat

L'article de Jean-Pierre Dubois a été publié dans Le Monde le 16 novembre 2009.


Marie NDiaye n'est pas une fonctionnaire aux ordres !



 

Monsieur Eric Raoult, député UMP, rapporteur de la « mission André Gérin » sur la burqa et l’identité nationale, demande au ministre de la culture de rappeler à Marie Ndiaye, qui avait osé critiquer la « France de Sarkozy », « le devoir de réserve dû aux [sic] lauréats du Prix Goncourt […] prix littéraire français le plus prestigieux ». Il trouve les propos de Marie Ndiaye « peu respectueux […] à l’égard de ministres de la République et plus encore du chef de l’Etat » et précise qu’« une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d’un certain respect à l’égard de nos institutions, plus de respecter le rôle et le symbole qu’elle représente », et suggère « de rappeler à ces lauréats le nécessaire devoir de réserve, qui va dans le sens d’une plus grande exemplarité et responsabilité ».

 

Ainsi le « devoir de réserve » ne concerne-t-il plus seulement les fonctionnaires soumis au pouvoir hiérarchique du ministre dont ils dépendent, mais aussi les écrivains. Pour Monsieur Raoult, Marie Ndiaye « défend les couleurs littéraires de la France » , donc elle « se doit de respecter la cohésion nationale et l’image de notre pays ». Faudrait-il donc classer les candidats au prix Goncourt par équipes nationales et leur faire chanter « La Marseillaise » en cas de victoire des « couleurs littéraires de la France » ?

 

Au cas où ce député si proche du Président de la République serait tenté d’appliquer à Marie Ndiaye la formule empruntée par Nicolas Sarkozy à Jean-Marie Le Pen : « La France, on l’aime ou on la quitte », il n’est peut-être pas inutile de lui rappeler que si les ancêtres de Marie Ndiaye sont rangés par le discours de Dakar dans la catégorie de « l’homme africain incapable de s’élever vers le progrès », elle n’a besoin ni de carte de séjour pour être notre concitoyenne ni de conseils en docilité pour « s'intégrer ». Reste à savoir quelle sanction le député souhaite que le ministre de la culture lui applique : interdiction d’accorder des interviews avec sursis et mise à l’épreuve ? de publier ? de faire partie de l’ « équipe de France » littéraire pour le prochain prix du Président de la République ? Jusqu'où ira la dérive éthique qui traverse, depuis de longues semaines, le gouvernement actuel et sa majorité parlementaire ?

 

Marie Ndiaye expliquait, dans l’interview qu’elle a donné aux « Inrockuptibles » et qui a suscité l'injonction identitaire du député du Raincy, pourquoi elle avait choisi de vivre à Berlin depuis 2007 : « si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus ». On saura gré à Monsieur Raoult d’en avoir apporté une nouvelle preuve particulièrement éclatante.

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